MARRONNAGES

Livre en projet

On ne sait avec certitude quand commença la publication de la Gazette de la Guadeloupe, hebdomadaire de 4 à 6 pages imprimé à Basse-Terre dont les archives ne conservent que 2 années de publication. Elle fut remplacée quelques années plus tard par La Gazette officielle de la Guadeloupe qui parut bien au-delà de l’abolition.

Comme la plupart des périodiques publiés aux Antilles, ces publications ont une vocation avant tout utilitaire et semi officielle, publiant les avis, circulaires, arrêt du Gouverneur, ordonnances et règlements qui régissent la vie coloniale, avec ses rubriques récurrentes : Avis du gouvernement de la Guadeloupe, Avis de départ, Prix des denrées et marchandises, Tarifs du fret… Au milieu desquelles figure la rubrique Marronnage : liste et description des esclaves fugitifs et recherchés, voire arrêtés et détenus. Ce sont des offres de récompense, des avis de recherche, mais aussi de façon plus surprenante, ces listes d’«épaves» adressées aux maîtres, afin qu’ils viennent les esclaves détenus dans les geôles du gouverneur dont les frais d’entretien s’accumulent.

C’est bien sûr la brutale quotidienneté de ces avis, publiés tous les jeudis au milieu des autres nouvelles qui frappe. Ils livrent une litanie de destins aperçus, de tentatives de fuite, de périlleuses et provisoires échappées et de saisissants portraits.

Elles nous laissent apercevoir des hommes, des femmes, des enfants, des figures terriblement émouvantes de corps en fuite, provisoirement échappés à la fatalité de leur destin. Elles sont un puissant appel à notre imaginaire, mais surtout, elles offrent à l’indicible une saisissante matérialité, à l’invisible, une vertigineuse représentation.

Cette violence ordinaire s’inscrit dans la graphie. Le photographe scrute le chemin de l’encre, la soif du papier, leur trace sur le fac-similé de l’archive : c’est l’image d’une inscription, d’une empreinte, d’une blessure encore saignante. Et il place en regard de toutes ces absences, le paysage. Chemins fatigués que la foulée des fuyards a peut-être initié, horizons aperçus que leurs yeux éperdus ont pu scruter en vain, lits de rivière où leurs pieds nus ont cherché à désorienter les molosses lancés à leur poursuite, lacis végétaux où ils ont cherché à se fondre … telles sont les lignes de fuite que le photographe nous propose.

Sylvaine Dampierre